Gauguin. Souvenirs de la Martinique au Salon des Beaux Arts

Photographie de Paul Gauguin, 1891

 

Nul besoin de présenter Paul Gauguin. Peintre majeur du XIXème siècle, mort aux îles Marquises en 1903, il est connu pour être le chef de file de nombreux mouvements tels que le symbolisme, le cloisonnisme ou le synthétisme.

Paul Gauguin : la soif du lointain

Gauguin qui a participé, de 1879 à 1886, aux cinq dernières expositions du groupe des impressionnistes, cherche une nouvelle façon d’exprimer son art. Il lisse sa peinture par des aplats de couleurs.

La Vision après le Sermon, Paul Gauguin, 1888

Pour l’artiste, le primitivisme est une source d’inspiration inépuisable et pure. Il se revendique lui-même comme un primitif. Le peintre et sculpteur est fasciné par le « retour à la vie de nature ». Son enfance au Pérou, la découverte des arts d’Afrique, d’Asie et d’Océanie à l’Exposition Universelle de 1889 suscitent sa curiosité et le poussent à rechercher la spontanéité dans son propre travail.

Des œuvres de Gauguin exposées sans leur auteur au Salon des Beaux Arts

En 1891, quatre œuvres de Gauguin sont exposées dans la section « Objets d’Art » du Salon de la Société Nationale des Beaux Arts. Un bois peint et sculpté, Soyez amoureuses vous serez heureuses, et trois céramiques, Le marchand d’esclave, une coupe et La Bordelaise.

Lettre de Paul Gauguin adressée au Ministère de l’instruction publique et des Beaux-arts, 1890

Paul Gauguin n’assiste pas au Salon des Beaux Arts qui ouvre le 15 mai 1891. Il a déjà embarqué, gratuitement, grâce au Ministère de l’instruction publique et des beaux-arts, pour Tahiti le 4 avril.

Le bois sculpté exposé au Salon est en vente à la galerie Boussod et Valadon (anciennement Goupil). Une céramique appartient à Champsaur, un journaliste de l’époque, et les deux autres font partie de la collection d’Emile Schuffenecker.

Ces indications, qui figurent sur le catalogue, sont surprenantes quand on sait que le Salon des Beaux Arts exposait en priorité des œuvres disponibles à la vente.

Émile Schuffenecker est un personnage trouble, connu pour avoir supposément produit de nombreux faux. On lui impute la réalisation de faux Van Gogh, dont Le jardin à Auvers, et de faux Cézanne. Il rencontre Gauguin en 1872, dans l’entreprise de courtage Bertin où ils travaillent tous les deux comme agents de change. Ils ont décidé ensemble d’apprendre le dessin et la peinture et suivent des cours du soir auprès de Carolus-Duran, fondateur de la Société Nationale de Beaux Arts. Après la crise boursière de 1881, les deux amis quittent leur travail et entament une carrière de peintre.

Autoportrait au pastel, Emile Schuffenecker, 1889

 

Schuffenecker, plus aisé financièrement que Gauguin l’héberge et l’aide matériellement. Lorsque celui-ci prévoit de voyager, il lui avance de l’argent et accueille son fils, Clovis. Émile Schuffenecker fait aussi office d’agent d’artiste quand Gauguin est à l’étranger.

Après le décès du fils de Paul Gauguin, les deux artistes ne cesseront de se critiquer. Gauguin écrit « Ni comme hommes, ni comme artistes nous ne sommes fait pour vivre l’un à côté de l’autre. » Ce à quoi Schuffenecker répond « Vous êtes fait pour la domination, moi pour l’indépendance ». Et Schuffenecker rejoint la Société des peintres anonymes qui prône l’anonymat des artistes !

Soyez amoureuses vous serez heureuses, le bas-relief de Gauguin présenté au Salon des Beaux Arts

Parmi les objets exposés figure un bas-relief en tilleul polychrome de 1889, de 97 x 75 cm, Soyez amoureuses vous serez heureuses.

Soyez amoureuses vous serez heureuses, 1889

 

Il s’agit d’une œuvre allégorique et autobiographique inspirée par les souvenirs de la Martinique du peintre. Gauguin a la volonté de dépeindre la physionomie indigène avec naturalisme, sans les œillères des canons esthétiques de la culture classique. « L’expérience que j’ai faite en Martinique est décisive. Là seulement je me suis senti vraiment moi-même, et c’est dans ce que j’en ai rapporté qu’il faut me chercher si on veut savoir qui je suis, plus encore que dans mes œuvres de Bretagne » raconte-t-il à Charles Morice en 1891.

Gauguin décrit son œuvre à Théo Van Gogh, chargé de sa vente, de la manière suivante :

En haut la ville de Babylone pourrie. En bas, comme par une fenêtre la vue des champs, la nature, avec ses fleurs. Simple femme qu’un démon – lui-même – prend par la main et qui se défend malgré le bon conseil tentateur de l’inscription. Un Renard (symbole chez les Indiens de la perversité). Plusieurs figures dans tout cet entourage qui expriment le contraire du conseil (vous serez heureuses) pour indiquer qu’il est mensonger.

Mais lorsque le public découvre le bas-relief Soyez amoureuses vous serez heureuses, les réactions sont mitigées, voire hostiles.

Gauguin est devenu pour les métropolitains le sauvage qu’il voulait être. Ses mœurs dissolues sont présentées dans son œuvre sans aucun embarras. A Bruxelles, où le bois sculpté est exposé pour la première fois au Salon des XX en février 1891, la critique qualifie l’artiste de « tempérament érotico-macabre, de génie de la lubricité, de dilettante de l’informe, hanté par le vice ». Pour le peintre, cette œuvre est néanmoins ce qu’[il] a fait de mieux et de plus étrange.

Soyez amoureuses vous serez heureuses sera finalement acquise par l’anonyme Émile Schuffenecker des années après le Salon de 1891 auprès de Théo Van Gogh. Le bas-relief fait aujourd’hui partie des collections du Musée des beaux-arts de Boston ; on peut admirer son pendant, Soyez mystérieuses, réalisé un an plus tard, en 1890, au Musée d’Orsay à Paris.

Cette année-là, au Salon des Beaux Arts c’est le Gauguin sculpteur et l’artisan d’art qui a été exposé. Car pour lui, tous les arts se valaient.


En savoir +

Françoise Cachin, « Ce malgré moi de sauvage », 1989, Evreux, Découverte Gallimard/Réunion des musées nationaux

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